23.06.2009
Le pirate.
LE PIRATE.
Ce dimanche matin j’ai envie de m’isoler. Tout le monde dort. En catimini je quitte l’appartement joyeux de mon escapade improvisée. À chaque fois je retrouve l’émotion que j’éprouvais enfant lorsque je volais du temps aux adultes.
Sous le ciel bleu je me dirige vers mon bistro préféré. Manu, le patron, est un lève-tôt. Il sait que les clients ne seront pas nombreux mais comme moi il aime la fraîcheur matutinale, le calme de l’air non froissé et ce silence qui appartient aux oiseaux avant que la horde mécanique se l’accapare.
En terrasse le vieux Georges entame son premier ballon de "côtes". Je me fais discret car c’est un redoutable bavard. Simone contemple son pastis. Avec elle pas de problème, elle ne voit rien, n’entend rien. Elle ressasse toujours la même histoire :"Mon fils il était jeune, beau, intelligent, leucémie foudroyante". ¨Personne ne l’écoute plus, quarante ans qu’elle agonise.
Ma table bien abritée par un paravent est libre, j’y dépose trois livres. Manu tout sourire me salue à voix basse en m’amenant mon café et un croissant que je trouve à chaque fois délicieux. Je suppose que sa rareté influe beaucoup sur la perception que j’ai de sa qualité !
J’emporte toujours de la poésie car ainsi je peux picorer au hasard dans les recueils de mes auteurs favoris. J’aime cette alternance de lecture et de rêverie. Quel luxe que je puisse m’offrir une à deux heures hors de tout dans un port de bout du monde.
Soudain des braillements, des cris aigus, des rires forcés. Des pirates viennent de prendre d’assaut mon navire refuge.
Qui sont-ils ? Restes d’une nuit qui à peur du noir, que sais-je ?
Malédiction ils lâchent le bastingage du comptoir pour une farandole. L’un deux, le meneur j’imagine, traces de vomi sur le revers de sa veste qu’il exhibe comme une légion d’honneur, m’interpelle en saisissant l’un de mes livres.
"Monsieur lit et que lit Monsieur ? De la poésie. Extraordinaire ! Mes amis je vous présente le dernier lecteur de poésie". Rires gras de ses acolytes alcooliques.
Doucement il ouvre le livre et commence à réciter un texte de René Char. En quelques secondes le brouhaha cesse, je passe de l’indignation à la stupéfaction. La voix éraillé est devenu claire, l’élocution ravagée est soudain souple, caressante.
Je me laisse envoûter, le pirate est aussi un redoutable charmeur. J’ose le fixer, les mots courent, il est ailleurs. Le recueil d’Yves Bonnefoy qu’il tient à l’envers me souri.
Le 30 mai 2009.
10:32 Publié dans littérature, poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, poème




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